Papa est en haut

A.C.R. : Arrêt Cardio-Respiratoire.

Je pratique un massage cardiaque sur un homme d’une cinquantaine d’année, retrouvé inanimé dans les toilettes d’un bar-restaurant. Un collègue me relaie. J’entreprends alors la découpe de ses vêtements afin que l’équipe du SAMU puisse poser les capteurs de l’électrocardioscope. Mon chef-d’agrès me demande de fouiller au passage les poches du pantalon afin d’y trouver une éventuelle pièce d’identité.

Je ne trouve qu’un téléphone portable. J’appuie sur une touche au hasard, l’appareil s’allume. En fond d’écran, une photo de la victime entourant de ses bras protecteurs sa femme encore en blouse d’accouchement, et le fruit de leur union. Le contraste entre le bonheur que dégage le visage de cet homme sur la photo et la vision de son corps subissant les compressions thoraciques de mon collègue est effroyable.

ACR

Je passe l’appareil à mon chef-d’agrès, qui parvient à joindre l’épouse du monsieur. Sans entrer dans les détails, il lui explique que son mari a fait un malaise et lui demande de nous rejoindre au restaurant.

Malgré nos efforts, le tracé de l’électrocardiogramme reste désespérément plat, laissant augurer le pire. Au bout de 45 minutes d’acharnement, le médecin nous somme d’arrêter: la mort l’a emporté.

ACR - Copie

La femme de la victime arrive au bar, son enfant dans les bras. Le médecin l’invite à s’asseoir et prend place en face d’elle. Pesant chacun de ses mots, il explique les circonstances dans lequel nous avons retrouvés le père de son fils, et les gestes que nous avons pratiqués.

Je regarde le bambin blotti dans les bras de sa mère: il a moins d’un an, assurément. Il grandira sans papa. Sans héros pour l’éduquer. Il ne se souviendra même pas de l’avoir connu. Il ne connaîtra jamais le bonheur de l’affection paternelle, ni celui de l’apprentissage par modèle.

En rentrant à la caserne j’appellerai mon père, et je lui demanderai comment il va. En attendant, j’essaie de me consoler en me disant que le nouveau-né est trop jeune pour comprendre. Son bas âge l’aura épargné d’une terrible épreuve, contrairement à sa mère devenue veuve.

Le médecin conclu ses explications, et officialise le décès.

C’est le bébé qui a pleuré en premier.

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5 réflexions au sujet de « Papa est en haut »

  1. Quoi de plus précieux que de grandir auprès de ses amours, malheureusement à l’impossible nul n’est tenu…mais vous restez des professionnels admirables sur qui nous pouvons compter.

  2. Je me souviens de cette inter ds les toilettes du resto… C’etait compliqué au niveau des émotions effectivement! J’espère que tu vas bien Morgui

  3. Premier tour sur ce blog, premier article, entrée en matière intense.
    Une belle sobriété et simplicité dans ton récit, qui transmet avec puissance l’émotion.
    Et piqûre de rappel : tout vacille, il n’y a pas assez de temps pour avoir peur d’aimer.

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