Do you speak french ?

Voilà plusieurs jours que je travaille dans la favela Gardênia, et les habitants commencent à me connaitre. Seul gringo parmi la trentaine de voluntarios, je suscite la curiosité des enfants.

Dans une ruelle, un môme de sept ou huit ans m’attrape le maillot. Il me demande (en portugais):

« C’est vrai que tu es français ? »
« Héhé, oui c’est vrai, je viens de la France. »
« Et… tu parles français ? »
« Oui bien sûr, je parle le français. »
« Moi aussi je parle français ! »
« C’est vrai ?!? Alors vas-y ! Dis-moi quelque chose en français ! »

Et souriant de toutes ses dents, il me dit:
« Hello ! »

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Le Brésil, pays de tous les contrastes

« Il existe en réalité deux Brésils : il y a le Brésil des paillettes du Carnaval, de la croissance économique (7,5% en 20101), des cent-quarante-trois-mille millionnaires2, prétendant au Conseil de Sécurité de l’ONU, hôte de la Coupe du Monde de football 2014 et des Jeux Olympiques 2016. Et il y a le Brésil des favelas, des cinquante-trois millions de pauvres3, de la faim, de la corruption et de la violence endémique. »

[ Ricardo Montero –

Directeur social de l’ONG Un Toit pour Mon Pays au Brésil (mon maître de stage) ]

Avec un niveau de pauvreté inversement proportionnel à son taux de croissance économique, le Brésil est plus que jamais le pays de tous les contrastes.

Huitième pays au monde par son Produit Intérieur Brut (PIB) mais soixante-treizième par son niveau de développement humaine (IDH), le géant de l’Amérique latine affichait en 2009 un coefficient de Gini, qui mesure les différences de revenus, de 0,518 (sur une échelle de 0 à 1), classant le Brésil parmi les dix pays les plus inégalitaires du monde4. La seule ville de São Paulo compte 1636 favelas et recense 625 000 personnes vivant avec moins de 1,06$ par jour5

[La photo a été prise dans le quartier Morumbi de São Paulo ]


1/ http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2011/03/03/le-bresil-a-atteint-7-5-de-croissance-en-2010_1487959_3222.html
2/ Selon le Cap Gemini World Wealth Report (2009)
3/ http://www.alternatives-economiques.fr/l-heritage-social-de-lula_fr_art_946_50206.html
4/ Selon l’Institut Brésilien de Géographie et Statistiques (IBGE)
5/ Selon le Secrétariat Municipal au Logement (2008)

Atibaia, a feliz cidade

Aux informations, les mêmes images tournaient en boucle depuis des heures: des pluies diluviennes venaient de s’abattre sur le Brésil (principalement sur l’Etat de Rio de Janeiro), provoquant des coulées de boue, faisant des centaines de morts et des milliers de sans-abris.

Avec une vingtaine d’autres volontaires, nous avons pris la route d’Atibaia, une bourgade située au nord de São Paulo elle aussi touchée par la brutalité de la météo. Et effectivement, il y avait de l’eau, et du boulot. Nous fûmes accueillis à bras ouverts par les services municipaux.

Les premiers jours, nous avons aidé les habitants à déplacer les meubles, à vider leurs maisons, à nettoyer sols, murs et plafonds.

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Puis un convoi humanitaire est arrivé : nous avons été affrétés au déchargement des camions. Il faut imaginer une chaîne humaine de vingt personnes, qui se passent les lots en chantant pour marquer le tempo (je n’ai pas pu filmer la scène, j’avais les mains pleines…) !

Une fois tous les cartons étalés, nous avons réparti leurs contenus pour former des Paquets de Première Nécessité (« PPN ») destinés aux familles sinistrées: deux sacs de riz, trois conserves, un litre d’huile, deux brosses à dent, un balai, etc…  Le minimum vital.

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Tous les soirs, nous dormions dans une école réquisitionnée pour l’occasion. Nous passions nos dîners à refaire le monde autour de nos rations, du riz en sauce en entrée, une guitare en dessert et du narguilé en guise de pousse-café.

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Sur le fronton de la mairie est gravée la devise de la ville: « Atibaia, a feliz cidade » (un jeu de mot entre « a feliz cidade », « la ville heureuse », et « a felicidade », « le bonheur, la félicité »). Alors les équipes municipales ont décidé d’organiser une petite fête, à laquelle nous fûmes conviés. Au son de la fanfare, nous avons chanté, et dansé. Histoire de redonner le sourire à ceux qui ont perdu leurs logis, et de leur rappeler que le soleil revient toujours après la pluie.

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Incendie dans la Favela 21

Mars 2011, « Favela 21 », Carapicuíba.

Nous sommes une soixantaine de volontaires mobilisés et les cinq maisons que nous construisons sont sur le point d’être terminées. Après plusieurs jours de sueurs et de labeur, nous allons enfin goûter à « ce sentiment d’avoir bien fait ».

Vers 17 heures, je retrouve Lagartixa dans la rue centrale: il porte une échelle et s’apprête à commencer la couverture. Mon collègue, et ami, est le meilleur d’entre nous, le plus expérimenté aussi. Il a bâti sa réputation en réussissant plusieurs constructions difficiles, sur des terrains inaccessibles, pentus, ou inondés. Depuis, il hérite sur chaque nouveau projet de la partie la plus compliquée; et à chaque fois, il termine le premier.

Je monte avec lui sur la charpente et depuis cette hauteur, j’aperçois une épaisse fumée noire s’élever dans le ciel… 

[youtube:http://youtu.be/ugJgbTQfKEM?t=6s%5D

Attisées par une brise légère, les flammes gagnent rapidement en hauteur et en intensité. Dans la panique, j’essaie de sauver ce qui peut l’être d’une main, et je prends des photos de l’autre; si bien que je gêne plus que je n’aide, et que la majorité de mes clichés sont ratés.

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Après de longues minutes à tenter d’arrêter le brasier, tout le monde se décide enfin à évacuer. Seuls les pompiers prennent la direction opposée; en croisant l’un des 17 camions rouges dépêchés, je me fais la promesse qu’un jour je ferai partie de « ceux qui vont en courant là où les autres partent en courant »…

Plus tard, les bombeiros nous livreront leurs informations: l’origine du sinistre est inconnue, sans doute accidentelle. Une quarantaine de baraquements sont partis en fumée, laissant autant de familles sans toit ni mobilier. Par miracle, aucune victime humaine n’est à déplorer; mais des animaux, dont des chiens et des chevaux, ont péri dans l’incendie.

Nous nous retrouvons entre voluntários: certain(e)s pleurent, d’autres s’étreignent, d’autres enfin fixent la fumée se dissiper au loin. Nous nous sentons tous impuissants, désarmés. Touchés, brûlés. Et dire que la veille, un hélicoptère était venu nous protéger

Malgré la fatigue cumulée de plusieurs longues journées, nous sommes tous prêts à y retourner, à tout recommencer ! Lagarto, lui, préfère aller se coucher.

Le lendemain, il était le premier levé. Le premier de retour sur le chantier. Et comme de coutume, la maison dont il avait la charge, épargnée, fut la première terminée.

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« Dieu est brésilien »

On trouve rarement, dans une favela, les commodités que sont l’eau courante ou l’électricité. On trouve toujours, en revanche, un stade de foot, et une église évangéliste. Dans cet ordre: la première religion est celle du ballon rond, mais la deuxième gagne de de plus en plus d’adhérents chaque année.

La favela de Carapicuíba, dans laquelle je travaille depuis une semaine, n’échappe pas à la règle: les enfants jouent du matin au soir sur un terrain en herbe, tandis que des évangélistes passent chaque jour de porte en porte pour prêcher la bonne parole.

Mais voilà qu’un jour, un groupe de fidèles se rassemble près du banc de touche et regarde vers le ciel. Au bout de quelques minutes, un hélicoptère fait sa (divine ?) apparition sur l’aire de jeu…

Hélicoptère Brésil

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Trois religieux montent à bord, puis l’appareil reprend la voie des airs et effectue un long vol stationnaire au-dessus du bidonville. 

Avec mes collègues, nous allons demander aux croyants restés à terre à quoi rime ce cirque aérien :

___« Nous avons décidé d’accorder la bénédiction de Jésus Christ notre Sauveur aux habitants de la favela de Carapicuíba, et de pardonner leurs péchés. »

___« Soit, admettons… Mais vous avez besoin d’un hélicoptère pour ça !? »

___« Oui, nous nous élevons pour bénir la favela toute entière grâce à ce vaporisateur d’eau bénite. »

favela évangéliste

Et effectivement, comme on peut le voir nettement sur cette photo, le prédicateur est muni d’une bouteille… de produit à vitre !

Tout comme Dieu… il faut le voir pour le croire !!!

Comble de l’absurde, la favela de Carapicuíba, ainsi protégée par la bénédiction divine, fut dévastée par un terrible incendie le lendemain.

« Dieu est brésilien. »   [ Lula ]

 « Si Dieu existe, j’espère qu’il a une bonne excuse. »   [ Woody Allen ]

La « détection » des familles bénéficiaires

La « détection » désigne le long processus de désignation des familles bénéficiaires.

Celle-ci commence par la recherche et la reconnaissance de favelas. Si la communauté correspond au profil visé (et notamment si elle comprend un grand nombre d’habitations moins satisfaisantes que le modèle en bois que nous construisons), nous recherchons les leaders communautaires. Ces représentants peuvent être officiels si une association d’habitants existe (et c’est souvent le cas), ou officieux (nous cherchons alors des personnes charismatiques ayant un long passé au sein de la favela et ayant acquis une certaine influence au sein de celle-ci – parfois, il s’agit du barman !!). Nous organisons avec eux une réunion publique d’information pour leur présenter le travail de notre organisation.

CIMG3055

Si les habitants sont intéressés, nous programmons alors des sessions de détection. Par binômes, les volontaires passent de portes en portes à la rencontre des familles, et les soumettent à un formulaire d’une cinquantaine de questions.  Celles-ci s’articulent autour du triptyque salairesituation familialeétat de la maison.

Moradores da favela

Une fois les formulaires d’enquêtes complétés, il faut les « tabuler », c’est-à-dire les transcrire sur ordinateur afin de synthétiser les données. Chaque donnée étant pondérée, l’ordinateur calcule ensuite, arbitrairement et par comparaison, le « degré de vulnérabilité » de chaque famille. 

Un groupe de désignation reprend les formulaires (version papier) dans l’ordre indiqué par le programme informatique et vérifie les données, débat sur la pertinence de l’attribution d’une maison au cas par cas, appelle les enquêteurs pour lever tout malentendu. Ce n’est qu’au terme de cette réunion que les familles sont officiellement désignées. J’ai participé à plusieurs de ces sessions cruciales, et j’en suis ressorti à chaque fois avec un sentiment partagé : d’un côté, la satisfaction d’avoir finalisé le processus d’attribution, de l’autre la frustration (à la limite de la culpabilité) d’avoir écarté tant de foyers pourtant dans une situation critique.
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Derrière chaque enquête, c’est le niveau de vie d’une famille qui est en jeu…

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Lider d’enquêtes

En tant qu’enquêteur expérimenté, on m’a confié un rôle de « líder ». Le leader de détection ne participe pas directement au porte à porte : il est responsable d’un groupe de binômes (entre trois et cinq) dans une zone donnée. Il veille à la sécurité des volontaires et à la bonne application des enquêtes (il vérifie chaque formulaire, et les volontaires s’adressent à lui en cas de problème).

Ce jour-là, j’ai quatre binômes sous ma responsabilité: trois mixtes, le dernier étant composé de deux charmantes demoiselles.

En milieu d’après-midi, tous mes enquêteurs sont occupés, interrogeant quatre familles dans autant de maisons. Nicole et Amanda sortent de l’une d’elles et me rejoignent pour faire le point.

Nous sommes en pleine discussion, quand un homme en haillons, torse et pieds nus, nous hèle depuis le seuil de son habitation. Il est sale, s’exprime mal, et il empeste la cachaça à plein nez. Il tient à ce que nous le soumettions à nos questions afin d’avoir la chance d’obtenir, lui aussi, une maison digne de ce nom. Je ne peux refuser d’accéder à sa demande, mais je n’ai pas envie de le laisser mes deux jolies créatures seules avec lui… (et je ne peux les accompagner, je dois rester visible pour les autres binômes).

J’explique discrètement à mes enquêtrices que l’homme ne m’inspire pas confiance, et que je reste à proximité : « au moindre problème, criez ! ». Elles s’engagent dans le tas de planches qui lui sert de demeure; je patiente devant la planche qui lui sert de porte…

De longues minutes s’écoulent… Je prête l’oreille au moindre bruit, mais aucun cri ne vient perturber le silence. Chaque seconde, je m’inquiète un peu plus. Je rumine ma décision, je n’aurais pas dû les laisser seules avec un homme qui n’a rien à perdre, et qui plus est en état d’ébriété !

Non, vraiment, je n’aurais pas dû. Je craque, et décide d’entrer…

Porte

Mes deux protégées, surprises par mon irruption, tournent la tête vers moi: elles sont en larmes !

MERDE !

« QUE PASSA ?!?… Qu’est-ce qu’il vous a fait ?!? »

« Non… Rien… Tout va bien. Ne t’inquiète pas Morgui, il nous a simplement… raconté sa vie… »