Un ange en chocolat

Le 1er Janvier, 10 heures du matin. Une année commence, une vie se termine. Monsieur Saudelange a décrété qu’il ne ferait pas connaissance avec 2012. Il s’est défenestré.

Imaginez un pot de confiture de fruits rouges enveloppé dans un sac plastique et tombé sur le béton. Le sac, c’est la peau, le pot, c’est les os, la gelée, c’est le sang, le béton c’est le béton. Le pot s’est brisé, des casseaux de verre ont lacéré le sac, un coulis rouge de gelée coagulée s’est épanché par les plaies.

Nous retournons le corps afin d’entamer les gestes de premiers secours: le visage a pris la forme du sol sur lequel il s’est écrasé, c’est-à-dire aucune. Un carreau de vitre aurait plus de relief. Le médecin du SMUR, arrivé peu de temps après nous, déclare la mort du candidat à l’au-delà.

Si nous ne pouvons plus rien faire pour lui, notre intervention ne s’arrête pas là pour autant: en cas de suicide par défenestration, la procédure implique une reconnaissance de l’appartement. Avant de se jeter, certains désespérés ouvrent le gaz ou poignardent femmes et enfants…

Les voisins sont formels, le logement de Monsieur Saudelange est au premier étage. Mais vu l’état du pot de confiture, il est tombé d’un peu plus haut. D’ailleurs, une fenêtre est ouverte au huitième. Nous y montons, accompagnés de la police. Sur le palier, une porte n’est pas fermée. Et derrière la porte, un homme gît au sol, évanouit. Il tient dans ses mains une boite de crottes en chocolat.

Monsieur Lamidelange reprend peu à peu son souffle et ses esprits. Il nous explique que Monsieur Saudelange a sonné chez lui, prétextant apporter un cadeau pour la nouvelle année. Il lui a ouvert. Monsieur Saudelange lui a tendu une boite de chocolats. Il a traversé le salon. Il a ouvert la fenêtre. Un ange est passé.

Ecrin ange

« La vie, c’est comme une boite de chocolats: on ne sait jamais sur quoi on va tomber ».      [ Forrest Jump ]

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/!\ Ce récit se veut réaliste, pas réel: lire l’avertissement.

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Papa est en haut

A.C.R. : Arrêt Cardio-Respiratoire.

Je pratique un massage cardiaque sur un homme d’une cinquantaine d’année, retrouvé inanimé dans les toilettes d’un bar-restaurant. Un collègue me relaie. J’entreprends alors la découpe de ses vêtements afin que l’équipe du SAMU puisse poser les capteurs de l’électrocardioscope. Mon chef-d’agrès me demande de fouiller au passage les poches du pantalon afin d’y trouver une éventuelle pièce d’identité.

Je ne trouve qu’un téléphone portable. J’appuie sur une touche au hasard, l’appareil s’allume. En fond d’écran, une photo de la victime entourant de ses bras protecteurs sa femme encore en blouse d’accouchement, et le fruit de leur union. Le contraste entre le bonheur que dégage le visage de cet homme sur la photo et la vision de son corps subissant les compressions thoraciques de mon collègue est effroyable.

ACR

Je passe l’appareil à mon chef-d’agrès, qui parvient à joindre l’épouse du monsieur. Sans entrer dans les détails, il lui explique que son mari a fait un malaise et lui demande de nous rejoindre au restaurant.

Malgré nos efforts, le tracé de l’électrocardiogramme reste désespérément plat, laissant augurer le pire. Au bout de 45 minutes d’acharnement, le médecin nous somme d’arrêter: la mort l’a emporté.

ACR - Copie

La femme de la victime arrive au bar, son enfant dans les bras. Le médecin l’invite à s’asseoir et prend place en face d’elle. Pesant chacun de ses mots, il explique les circonstances dans lequel nous avons retrouvés le père de son fils, et les gestes que nous avons pratiqués.

Je regarde le bambin blotti dans les bras de sa mère: il a moins d’un an, assurément. Il grandira sans papa. Sans héros pour l’éduquer. Il ne se souviendra même pas de l’avoir connu. Il ne connaîtra jamais le bonheur de l’affection paternelle, ni celui de l’apprentissage par modèle.

En rentrant à la caserne j’appellerai mon père, et je lui demanderai comment il va. En attendant, j’essaie de me consoler en me disant que le nouveau-né est trop jeune pour comprendre. Son bas âge l’aura épargné d’une terrible épreuve, contrairement à sa mère devenue veuve.

Le médecin conclu ses explications, et officialise le décès.

C’est le bébé qui a pleuré en premier.

« Veuillez patienter, nous allons donner suite à votre appel… »

Quand une intervention est terminée, le chef-d’agrès passe par radio un message indiquant que son engin et son équipage sont disponibles. Sur le chemin du retour vers la caserne, nous pouvons donc être redirigés, c’est-à-dire être appelés pour une autre urgence, à tout moment.

pompiers F1

C’est ce qui nous arrive ce matin, quand nous recevons un message radio nous renvoyant sur une nouvelle situation : « Personne blessée, 18 rue de la Coïncidence ». Par le plus grand des hasards, nous nous trouvons justement devant l’adresse indiquée !!!

Nous descendons du camion et frappons immédiatement à la porte. Un homme nous ouvre la porte, un téléphone à la main :

« M’enfin ! Ce n’est pas possible !! Je suis encore en ligne avec le 18 !!! »

« Si on vous dérange, on peut repasser dans dix minutes !? »   [ Joff’ ]

« Non… Entrez… Mais il faudra que vous m’expliquiez comment vous avez fait pour arriver aussi vite !?! »

« C’est simple : vous avez demandé les Pompiers, on vous a envoyé l’Élite. »   [ Gouère ]

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Ce récit se veut réaliste, pas réel: lire l’avertissement.

Méchant Kiki !

Lorsque nous arrivons chez Monsieur Gouldi, nous le découvrons assis sur une chaise au milieu du salon, la main droite enveloppée dans un linge blanc imbibé de sang.

« Qu’est-ce qui vous est arrivé Monsieur ? »

« C’est Kiki, il m’a mordu ! »

Réflexe de survie :

« Il est où Kiki ?!? »

« Je l’ai enfermé dans la cuisine. »

« Les gars, vous examinez la blessure, je vais voir à quoi ressemble l’animal. »

La main du pauvre homme est déchiquetée en de multiples endroits, principalement au niveau du pouce, mais les plaies ne semblent pas profondes.

Mon chef d’agrès, de son côté, entrouvre prudemment la porte de la cuisine, en veillant à ce que la bête ne puisse s’échapper par l’interstice. Il observe, fronce les sourcils, puis referme la porte d’un air incrédule.

« Dites-moi Monsieur, Kiki… ce n’est pas un chien !? »

« Ah non, c’est un varan ! »!!

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/!\ Attention : ce récit se veut réaliste, pas réel ; lire l’avertissement.

L’abus d’alcool est dangereux pour la santé

Nous sommes appelés pour une personne en état d’ébriété dans un cabinet médical. Dans la salle d’attente en effet, un homme cuve son vin, avachi sur une chaise.

Mon collègue interroge le praticien pour s’assurer que la prise d’alcool n’a pas été associée à celle de médicaments :

___« Quels sont ses antécédents médicaux ? Est-ce qu’il est sous traitement ? »

___« Je n’en ai aucune idée. »

___« Ce n’est pas votre patient ? »

___« Ah non ! En fait c’est moi le patient, lui c’est le médecin ! »

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Burn out soignants

Des schtroumpfs sur le périph’

Nous partons pour un motard renversé sur le boulevard périphérique. Nous trouvons l’homme allongé au milieu de la chaussée. Il souffre d’une fracture ouverte du fémur: l’os dépasse du jeans…
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Dans sa chute, l’homme a peut-être aussi subi une lésion au niveau du rachis cervical, laquelle n’est pas visible mais peut entraîner une paralysie. Je me positionne en maintien-tête sur le motard, tandis que mes collègues s’affairent autour de sa jambe.
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Le médecin du SAMU arrive, et fait inhaler à la victime du protoxyde d’azote, un gaz analgésique qui a la double propriété de faire disparaître la douleur et d’être hilarant. Le docteur me donne pour consigne de maintenir le dialogue car, même shooté, l’homme doit rester conscient. Je suis toujours en position de maintien-tête, et mon visage est à quelques centimètres du sien.
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Se tint à peu près ce dialogue :
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– « Monsieur ! Vous êtes avec nous ? Allez, répondez-moi ! »
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– « Ooooooh ! Des schtroumpfs !!! »
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– « Des schtroumpfs ?!? Comment ça des schtroumpfs ? »
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– « Là, partout, les bonhommes bleus ! »
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– « Ahah ! Non monsieur, les hommes en bleu, ce sont mes collègues, ce sont des pompiers !!! »
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– « Des pompiers ?? Pourquoi des pompiers ? »
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A ma gauche, je vois la moto couchée sur le bitume…
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– « Disons que vous avez eu un petit accident monsieur… »
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– « Un accident ?!? Ce n’est pas grave j’espère !? »
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En relevant la tête, j’aperçois son fémur à ciel ouvert…
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– « Noooon, rien de grave… Mais je vais être honnête avec vous, je pense que vous avez la jambe cassée !… »
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Et le plus sereinement du monde :
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– « Oh ba s’il n’y a que ça, ça va !!! »
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/!\ Attention: ce récit se veut réaliste, pas réel. Lire l’avertissement.

Femme après coup*

Le petit Jimmy, 7 ans, s’est cogné la tête contre le coin d’un meuble en jouant. La plaie est suturale, ce pourquoi nous le transportons à l’hôpital.

Sa jeune maman l’accompagne et s’installe à côté de lui sur le brancard. Elle est paniquée, nous essayons de la rassurer:

___« C’est impressionnant parce qu’il y a du sang, mais ce n’est pas méchant. »

___« Oui mais… ça va se voir ?… »

___« Peut-être qu’il aura une petite cicatrice oui. »

___« Non mais les points de suture, ça va se voir, hein !?… »

Nous ne comprenons pas tout de suite la pertinence de cette question. Ses yeux s’embuent de larmes, elle finit par craquer:

___« Il va me tuer ! »

___« Qu’est-ce que vous dites ? »

Nous comprenons à ses explications que l’enfant n’est pas la seule victime dans notre camion. Contrairement au bobo de son garçon, femme battue ça ne se voit pas au milieu du front.

violence invisible

A l’aide de mon smartphone, je trouve le numéro de SOS Femmes battues (le 39 19) et le lui griffonne sur un morceau arraché de ma fiche d’intervention.

J’ai l’intime conviction qu’elle n’a jamais osé le composer.
J’ai l’intime conviction que cette femme s’est (re)faite frapper.

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* Le titre de cet article reprend celui d’une exposition de Médecins du Monde « pour dire les violences et témoigner des possibles reconstructions » : http://www.femmesaprescoup.eu/